Le Visorion

On trouvera là-dessous, au fil de mes humeurs, quelques réflexions sur des sujets variés. En principe sur les livres, la langue, l’imprimerie et ce genre de trucs. Mais j’ai pris soin de choisir un titre suffisamment vague pour pouvoir déborder en cas de besoin.
Vos commentaires seront évidemment les bienvenus.

BOBINETTES ET AUTRES CHEVILLETTES

Le Visorion serait-il en passe d’accéder à un début de notoriété ? (Remarquez, i srait temps, paske si je ne répugne pas à l’idée de travailler pour un cercle restreint de connaisseurs, amoureux des jolies choses, si le cercle en question ne s’accroit pas rapidement un tout petit peu je vais en être réduit à ne plus travailler que pour moi…) Toujours est-il qu’une des clefs de la notoriété, outre le fait de s’efforcer de faire du bon boulot, c’est bien qu’il y ait un max de gens pour parler de vous. Surtout si ces gens savent justement bien de quoi ils parlent.

AetMdL sept 14

Or justement, je suis bien content (et rudement fier) de pouvoir vous annoncer que la Grammaire de Ramus fait l’objet de deux pages du numéro de septembre-octobre d’Art et métiers du livre, dans le cadre de leur bien connue fiche technique. Que souhaiter de mieux quand on est éditeur artisan débutant ? Mais je tiens quand même à rappeler qu’il y a un truc que je ne fais pas moi-même dans les bouquins du Visorion, c’est la dorure (encore qu’en l’occurrence il vaudrait mieux appeler ça la blanchure ou la noirçure…). Ça c’est Corinne Pâquet, à Ambert, qui s’en charge. Et franchement, j’aime mieux que ce soit elle que moi !

Sinon, pour la suite, j’avais prévu de rester dans le même style et de faire suivre le Ramus par les Remarques sur la langue françoise de Vaugelas. Elles restent au programme. Mais je vais commencer par me (nous ?) faire un petit plaisir avec les Histoires et contes du temps passé, avec des moralitez. Les Contes de Perrault, quoi.

ptichap 47

Ça fait un moment que j’y pensais mais, si je me sais capable de reproduire tant bien que mal une lettrine ou une frise en bois de fil, je n’étais pas sûr de pouvoir me sortir d’un cuivre, même si ce n’est pas du Dürer (tant s’en faut…). Mais si ! Finalement j’y arrive, même si on touche un peu aux limites de mes talents. Et donc, puisqu’il y aura moyen d’avoir les illustres, le texte ne posera pas de problème particulier et je pourrai vous proposer de redécouvrir Perrault dans sa version originale. Et notez que jusqu’à présent ce n’était pas donné à tout le monde puisqu’il ne doit guère en rester qu’une quinzaine d’exemplaires existants et que le dernier qui s’est vendu est parti il y a quelques années à… 133 000 euros !

ptichap moral

J’aurai l’occasion d’y revenir en détail. Mais sachez d’ores et déjà qu’il s’agit d’un in-12 de 15 cm sur 8,5 cm (pas bien grand, donc), qu’on sent bien destiné à être vraiment lu par des enfants, avec sa compo dans un (relativement) gros corps et des grands fonds et marges de pied bien larges pour qu’ils puissent le manier sans saloper le texte, même avec leurs petits doigts pleins de confiture. Et puis il y a les moralitez. Et des moralités pareilles, jvais vous dire, madame, monsieur, bin, on n’en écrit plus…

VOUS REPRENDREZ BIEN UN PEU D’ANGLAISE ?

Je suis bien content, et plutôt fier, parce que si, à la suite du billet sur l’anglaise, Christian Laucou m’avait fait passer une photo bien intéressante, il n’aura finalement pas été le seul. Je crois donc qu’un petit rab d’anglaise s’impose.

Voici d’abord la photo communiquée par Jacques André, dont on ne présente plus l’énorme boulot accompli en matière d’histoire de la typo, et notamment sur Pierre-Simon Fournier et son fameux Manuel typographique utile aux gens de lettres et à ceux qui exercent les différentes parties de l’Art de l’Imprimerie (Paris, 1756). Il s’agit encore d’une anglaise sur fûts obliques, et si, en tous cas sur la photo, elle ne semble pas proposer de tronçons de lettres, elle n’en comporte pourtant pas moins des ligatures comme ce on, qui permettent de diminuer les solutions de continuité dans la ligne. On notera aussi que, comme toute bonne anglaise qui se respecte, sa hauteur d’x est particulièrement basse. Je remercie d’autant plus Jacques André de nous faire profiter de cette photo qu’elle apparaît aussi dans le tome III de la très recommandable Histoire de l’écriture typographique du regretté Yves Perrousseaux.

Thomas Gravemaker, graphiste et typographe, utilise cette anglaise en bois d’origine allemande. Je n’aurais jamais pensé qu’on puisse trouver ce genre de caractère en bois. En général il s’agit plutôt de caractères d’affiche bien épais. Mais en l’occurrence celle-ci a quand même un corps d’environ 120 points, soit à peu près 4,5 cm de haut.

Thomas possède également un paquet (si j’ose dire) de boîtes neuves d’une calligraphique de chez FTF. Je sais pas vous, mais moi, ce genre de reliques m’émeut toujours au plus haut point. Alors on dirait que le temps n’a pas passé, qu’on n’a pas inventé la photocompo puis le numérique et que si on voudrait fabriquer des livres il faudrait toujours commencer par assembler des petits morceaux de plomb dans un composteur… Waouh ! Dank U, Thomas, et… Thank you !

Du coup, c’est l’occasion ou jamais de vous montrer une casse complète de l’anglaise de Didot.

C’est celle qui apparaît dans le Guide pratique du compositeur d’imprimerie de Théotiste Lefèvre (plusieurs éditions, mais celle que je connais est de 1857). En haut à droite du bas de casse vous remarquerez le p initial et sa hampe incroyable, qui n’est pas utilisé dans le Traité d’Henri Fournier. Il faut dire que cette hampe ne devait pas faire long feu, même en étant particulièrement précautionneux. Dans la préface des Bucoliques que j’évoquais dans le billet précédent, on trouve en effet cette suite : [ce caractère] paraît pour [la première fois]

Mais vous vous doutez bien que pour obtenir un pareil résultat il fallait que la fameuse hampe soit entièrement crénée, et donc que la tige de plomb ressemble à ce que je vous ai dessiné à côté. Dans le livre de Didot, le corps employé est assez grand. Le bout qui dépasse mesure donc près de 8 mm de long. Mais comme son épaisseur n’est que de l’ordre du millimètre, je vous laisse imaginer les doigts de velours qu’il fallait pour utiliser ce genre de matériel.

DID YOU SAY DIDOT ?

Comme il faut bien commencer par un bout, Henri Fournier débute son Traité par l’analyse des différents caractères. Après avoir examiné le romain et l’italique, il aborde l’anglaise. Cette anglaise s’était longtemps heurtée à un problème technique en typographie au plomb. « On n’avait point cherché, ou plutôt on n’avait pas réussi, » nous explique-t-il « à effectuer la réunion d’une lettre terminée par un délié avec la suivante lorsque celle-ci commençait de même ». Et le fait est que, compte tenu de la très forte inclinaison de ce caractère (environ 40° par rapport à la verticale alors qu’une ital se contente généralement de 10 à 12°), il était impossible de faire en sorte que les lettres puissent se toucher au bon endroit. Heureusement, « un typographe, non moins célèbre comme graveur que comme imprimeur, sentit la nécessité de substituer à une méthode aussi imparfaite un système qui satisfît complètement le but d’imitation auquel il tendait. » Ce typographe, une note de bas de page nous le rappelle si nécessaire, c’est Firmin Didot. Son coup de génie a été de fondre chaque lettre non plus sur une tige parallélépipédique comme à l’ordinaire, mais sur une tige oblique. Chaque lettre peut alors se rapprocher autant que nécessaire de la précédente et de la suivante. Pour mieux vous en convaincre, voici une ligne de romain et une ligne d’anglaise telles qu’elles seraient placées dans le composteur.

Comme dans l’exemple de Fournier, les lettres sont volontairement trop espacées pour qu’on comprenne mieux le principe (et les espaces, plus basses que les lettres pour ne pas risquer de marquer le papier, sont figurées dans un gris plus foncé). Des coins soutiennent la ligne au début et à la fin. On peut s’émerveiller au passage de la qualité d’attention qu’il fallait au compositeur pour se retrouver dans tous ces vermicelles dans lesquels seule une longue pratique permet de reconnaître des lettres, et le plus souvent d’ailleurs, seulement des bouts de lettres. Si vous cliquez sur la première image pour l’agrandir, vous remarquerez peut-être que le premier signe du mot mesurer (un tiers de m…) n’est pas identique à celui qui le suit et qui n’est plus en position initiale. La différence ne saute pourtant pas au yeux, surtout si l’on se souvient que nous sommes ici en corps 18 (Didot, hein, pas pica…) et que chaque petit morceau de plomb mesure donc environ 6,75 mm de haut…

Alors évidemment, le plomb étant ce qu’il est, c’est-à-dire tout sauf élastique, les lettres ne raccordent pas vraiment pour de bon. En réalité, voici, très agrandi, ce qu’on peut obtenir de mieux :

Mais l’illusion est quand même assez bonne, puisque voici ce que donne le texte du Traité quand on en rapproche les lettres :

Ça le fait plutôt pas mal, non ?

Il faut préciser encore que cette anglaise a trouvé son premier emploi dans la dédicace à son frère de la traduction des Bucoliques de Virgile qu’avait faite Didot, qui possédait somme toute plus d’une corde à son arc. Cette traduction a été imprimée en 1806 et l’anglaise de Didot a servi tout au long du XIXe siècle. Mais il semble bien qu’il n’en subsiste aucune casse dans aucun atelier. Quant à la trouver en version informatique, il faudra que vous patientiez jusqu’à ce que j’aie fini de redessiner toutes les lettres (et avec les ligatures et les tronçons ça en fait un paquet). Mais comme j’ai pris déjà beaucoup de plaisir avec celles-ci, il faudra bien que je mène le truc jusqu’au bout…

DERNIÈRE MINUTE !

Christian Laucou, imprimeur typographe et éditeur (Fornax), qui m’avait déjà fait passer un vrai bon scan de la fameuse anglaise (il a l’original du Traité, lui…), me précise que « à la suite de cette anglaise de Didot, on a conçu et gravé des anglaises moins difficiles à composer puisque les lettres restaient entières ». Et il joint une photo d’une anglaise de ce type en corps 20, dont le fondeur n’est pas identifié. Qu’il en soit ici chaudement remercié !

DES ANACHRONISMES

Je ne sais pas trop pourquoi, c’est peut-être parce que je vieillis, mais je suis de plus en plus sensible aux anachronismes. Tiens, dans un roman que je lisais récemment, censé se passer dans les années soixante… Je ne jurerais vraiment pas qu’en 62, tout un chacun ait parlé de billets de 10 francs plutôt que de mille. D’autant qu’il devait encore y avoir écrit dessus en toutes lettres 10 nouveaux francs. Je ne jurerais pas non plus qu’on ait pu se servir de sacs en plastique pour faire un déménagement, ni que le père du héros ait pu avoir l’idée de s’offrir une DS Prestige pour la conduire lui-même alors qu’il s’agissait d’une voiture avec séparation chauffeur. Petites bizarreries d’autant plus étonnantes que l’auteur était déjà né à l’époque, même s’il n’était pas bien vieux, et qu’il donne l’impression d’avoir perdu la maîtrise de son propre passé.

Hier je me suis laissé aller à regarder sur la 2 les aventures de Nicolas Le Floch, commissaire de police sous Louis XV. Voilà une série qui ne badine pas avec les costumes en soie ni les éclairages à la chandelle. Langage pur jus d’époque garanti. Ainsi à chaque épisode a-t-on droit à des gens qui [arg] au lieu d’ar-gu-er et à des victimes homicidées, quand l’édition de 1762 du dico de l’Académie décrit déjà le terme comme vieux (En fait, je crois que Montaigne l’emploie une fois, mais là ça doit bien faire cent ans qu’il est devenu obsolète). Mais, bon, que ne feroit-on point pour en faire accroire ? Et puis, d’accord, à l’époque on utilise des voitures à chevaux. Mais l’apparition récurrente d’une berline équipée de ressorts à pincettes (une invention du XIXe) y est autant à sa place que celle d’une Lamborghini dans une adaptation de la Recherche.

Des détails, me direz-vous. Peut-être. Mais ces détails ont un côté borgésien. Il n’y a qu’un seul livre dans l’infinie Bibliothèque de Babel pour dire la vérité. Celui qui la dit à une virgule près ne la dit simplement pas. Vous changez un tout petit truc et tout se casse la gueule. Je suis peut-être un chieur mais je supporte de plus en plus mal les réactions du type « Ouacépagrav ». Ben si, c’est grave. On ne peut pas faire comme si tous ces gens avaient vécu autrement qu’ils n’ont vécu. Question de respect, dirais-je. Que penseriez-vous, vous, en admettant que vous puissiez encore penser quelque chose, si dans cent ou deux cents ans (ou peut-être dans trente) un bouquin ou un film vous décrivait en train de monter dans votre voiture à énergie solaire pour vous rendre au turbin ?

Alors un indice pour ceux qui dans cent ou deux cents ans (ou peut-être dans trente) s’attaqueront à une chronique sur les prothèses mammaires PIP. À l’époque silicone était encore du genre féminin (de la silicone), même si une tendance lourde se dessinait déjà en faveur du masculin.

P. S. Flemmard comme je suis, je me suis contenté de piquer l’illustration de ce billet, dénichée grâce à Gougueule, sur le blogue www.tribords.com. J’aurais bien demandé la permission avant, mais il n’est joignable qu’au travers de fb ou de Touitteure et je ne suis pas équipé de ces machins. Mais qu’il en soit remercié, c’est exactement ce que je cherchais.

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