BAS DE CASSE ?

Peut-être savez-vous que ce que tout un chacun appelle une (lettre) minuscule, un imprimeur, et partant tous ceux qui sont amenés à travailler avec lui, appellent ça un bas de casse. (Et de la même manière, une majuscule devient une capitale, ou plutôt une cap.) Jargonnage ? Point. La casse c’est le casier en bois (et je ne sache pas qu’il en ait jamais été fabriqué dans quelque autre matière) dans lequel on rangeait, soigneusement et bien en ordre, tous ces petits bouts de plomb qui sont en fait des lettres. Bien en ordre, parce que vu de dessus et pour quelqu’un qui n’a pas l’habitude, ce qu’on voit c’est surtout des petits bouts de plomb, justement, rigoureusement indifférenciables les uns des autres.

Pendant longtemps, sans doute jusqu’au début du XXe siècle, il fallait deux casses pour un seul caractère (pour une seule police comme on dirait fort abusivement aujourd’hui). Pour s’en servir, on les plaçait l’une au-dessus de l’autre sur une espèce de pupitre incliné, le rang. Dans celle du haut on rangeait les caps et tout ce qui ne sert pas trop souvent, comme les lettres accentuées. Dans celle du bas, le bas de casse, donc, eh bien ma foi on rangeait les bas de casse. Et puis les chiffres et les espaces, aussi. Quant à la disposition des cassetins, les petits casiers où sont effectivement rangées chaque lettre, il suit plus ou moins l’ordre alphabétique en ce qui concerne les caps (mais en ne perdant pas de vue que pendant longtemps il n’y a eu ni J ni U et qu’on ne pouvait pas chambouler du jour au lendemain des habitudes acquises). Pour ce qui est du bas de casse, ça se complique un peu. D’abord parce que les cassetins ne peuvent pas tous avoir la même taille, attendu qu’on utilise par exemple beaucoup plus de e que de x dans un texte en français. Ensuite parce que, s’il faut en croire le cher Henri Fournier la distribution des cassetins a été combinée, d’après les données de l’expérience, de telle sorte que la proximité ou l’éloignement de chacun fussent proportionnés à la nécessité d’y recourir plus ou moins fréquemment. Voui. Je ne suis pas tout à fait sûr que ça explique pourquoi on a, par exemple mais depuis toujours, une ligne lmn… i, ni pourquoi, tout en bas, t, u, v repartent en sens inverse (comme dans un boustrophédon), suivis de x, y et z qui remontent vers le haut (comme dans, heu… une coquille d’escargot). On dit parfois que si le clavier des machines à écrire a une disposition aussi saugrenue c’était pour que les lettres les plus employées tombent plus facilement sous les doigts. Mais on dit aussi que, du moins au début, c’était juste pour ralentir les dactylographes de façon à ce que deux lettres tapées trop rapidement ne viennent pas s’embrocher. Et je me demande (un peu) si une disposition des cassetins telle que seul un typographe pût s’y retrouver n’a pas aussi une part de responsabilité dans ce qui ressemble quand même fort à un certain arbitraire.

Ce qui est certain, en tous cas, c’est qu’au fil des siècles un grand nombre de cassetins ont perdu leur utilité du fait de la disparition des lettres qu’ils contenaient. Les s longs ont disparu à la fin du XVIIIe, ainsi du coup que toutes les ligatures qui allaient avec (ſi, ſſi, ſl, ſſl, ſt). La ligature ct a disparu. Et les petites caps, qui prenaient beaucoup de place dans le haut de casse ont vu leur usage diminuer suffisamment pour qu’on puisse envisager de les en faire sortir. Bref, on s’est avisé qu’au lieu de se trimballer deux casses pour un caractère on pouvait se contenter d’une seule. Et c’est cette casse unique, connue sous le nom de casse parisienne, qui a fini par s’imposer pour les travaux courants, même si l’Imprimerie nationale, par exemple, utilise toujours des casses doubles (avec les petites caps).

La dimension la plus courante pour une casse parisienne, standardisée de facto avant même l’apparition d’instituts de normalisation, est de 65 cm sur 44 ou 45. Mais on peut en trouver de plus petites (50 de large, par exemple) ou des plus grandes (85 sur 50, par exemple). À gauche du bas de casse, le cassetin du moins (le tiret) est souvent coupé en deux. Quant aux demi-cassetins du haut de casse qui reçoivent les supérieures, comme bien des caractères n’ont pas de supérieures, ils ont souvent une taille normale (et sont souvent vides).

Si vous avez la chance de trouver des casses pleines (il en reste), n’oubliez pas qu’avant de songer à vous en servir il vous en faudra d’abord une vide pour y transvaser une par une toutes les lettres qui s’y trouvent puis les redistribuer correctement en vérifiant qu’elles sont toutes du même corps, qu’une ital ne s’est pas glissée au milieu du romain (ou l’inverse) et que, de toutes façons, elles sont bien dans le bon cassetin. Et si j’en crois ma courte expérience, du moins pour du matos qui n’a pas servi depuis des lustres, c’est rarement le cas…

UN PEU PLUS TARD…

Bon, ça m’apprendra à vouloir parler trop vite… Voici ce que m’écrit Thomas Gravemaker :

« J’ai des casses (de fabrication française) avec un cadre en hêtre et un intérieur en matière plastique (thermoformé) et j’ai même le moule (cadeau de Haas France) pour en faire d’autres. Il existe également des casses de la marque Touswiss avec des cadres en aluminium, sur roulements à billes, et des intérieurs avec des cassetins modulables en plastique. Très chic  et pratique. Il existe également des casses avec des cassetins en bakélite. »

Et il me joint deux photos. Merci Thomas ! Comme quoi…