Le Visorion

On trouvera là-dessous, au fil de mes humeurs, quelques réflexions sur des sujets variés. En principe sur les livres, la langue, l’imprimerie et ce genre de trucs. Mais j’ai pris soin de choisir un titre suffisamment vague pour pouvoir déborder en cas de besoin.
Vos commentaires seront évidemment les bienvenus.

LE PARADOXE SUR LE COMÉDIEN

Le théâtre, et plus exactement la mise en scène théâtrale, ont toujours tenu une très grande place dans mon existence. Il y a donc un moment que me trottait dans la tête l’idée que le Visorion devrait rééditer la version originale du Paradoxe sur le comédien de Diderot. Car enfin il s’agit d’un texte réellement fondamental même si, près de deux siècles et demi après avoir été écrit, l’évidence qu’il énonce peut encore être regardée comme un paradoxe par une grande partie du public, voire, hélas, par certains comédiens.

Il n’y a pas si longtemps que j’ai entendu un acteur – mais il est vrai qu’il s’agissait d’un acteur de cinéma et pas de théâtre – déclarer qu’il s’était tellement identifié à son rôle qu’il lui avait fallu plusieurs mois pour s’en extirper. Oui, ben là t’as tout faux, coco. Si tu avais lu Diderot tu saurais que « c’est l’extrême sensibilité qui fait les acteurs médiocres; c’est la sensibilité médiocre qui fait la multitude des mauvais acteurs; et c’est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes ». Et qu’en somme, si investir un rôle demande à l’acteur un travail énorme, la dernière des choses pour y parvenir est bien de s’y identifier. Parce qu’à partir du moment où il s’y identifierait, il n’aurait plus aucun contrôle sur son jeu. Or au théâtre, comme dans un paquet d’autres domaines, d’ailleurs, c’est le contrôle permanent et absolu du moindre détail qui fait les grandes réussites.

Mais une autre chose m’a convaincu de la nécessité (en tous cas personnelle) de cette réédition. J’ai découvert que le Paradoxe était en fait un ouvrage posthume, et qu’il avait été édité pour la première fois en 1830 par un certain Sautelet. Or ce nom de Sautelet me disait quelque chose. La mention de l’imprimeur au dos du frontispice a confirmé mes soupçons : Henri Fournier ! Mais oui, celui-là même qui, cinq ans plus tôt, avait fait paraître son Traité de la typographie. Il n’y avait donc plus à hésiter.

Dans son Avertissement en tête d’ouvrage, Sautelet tente d’ailleurs ce qu’on appellerait aujourd’hui un beau coup de marketing en annonçant que ce Paradoxe ne fait que précéder la parution de manuscrits inédits. « Le public n’apprendra pas sans plaisir que les manuscrits retrouvés renferment des mémoires du plus grand prix, les mémoires du plus ardent et du plus hardi philosophe du dix-huitième siècle, de l’écrivain le mieux instruit de tout ce qui  caractérise la société de son temps, les Mémoires de Diderot enfin; ces deux mots doivent suffire. » J’ignore si Sautelet aura retiré les fruits de cette annonce fracassante. Le fait est que, quelques mois après, il se faisait sauter la cervelle pour de sombres histoires de gros sous et de chagrin d’amour, ce qui fit grand bruit dans le Landernau culturel de l’époque. Et cette funeste irruption du réel, faisant brutalement basculer l’histoire dans une autre dimension, a pour moi des résonances éminemment théâtrales, qui ne pouvaient que me conforter dans ma décision de réédition.

Le Paradoxe est un tout petit bouquin de cent pages in-8. Je vous le montre ici dans la livrée un peu particulière, avec dos en autruche, que j’ai concoctée pour Agate. Mais il sera disponible dans la livrée habituelle du Visorion, dos cuir et papiers de plats de Brigitte Chardome, à un prix de l’ordre de 150 euros. Le cadeau idéal, si vous voulez mon avis, à faire à un apprenti comédien pour fêter sa sortie du Conservatoire…

DID YOU SAY DIDOT ?

Comme il faut bien commencer par un bout, Henri Fournier débute son Traité par l’analyse des différents caractères. Après avoir examiné le romain et l’italique, il aborde l’anglaise. Cette anglaise s’était longtemps heurtée à un problème technique en typographie au plomb. « On n’avait point cherché, ou plutôt on n’avait pas réussi, » nous explique-t-il « à effectuer la réunion d’une lettre terminée par un délié avec la suivante lorsque celle-ci commençait de même ». Et le fait est que, compte tenu de la très forte inclinaison de ce caractère (environ 40° par rapport à la verticale alors qu’une ital se contente généralement de 10 à 12°), il était impossible de faire en sorte que les lettres puissent se toucher au bon endroit. Heureusement, « un typographe, non moins célèbre comme graveur que comme imprimeur, sentit la nécessité de substituer à une méthode aussi imparfaite un système qui satisfît complètement le but d’imitation auquel il tendait. » Ce typographe, une note de bas de page nous le rappelle si nécessaire, c’est Firmin Didot. Son coup de génie a été de fondre chaque lettre non plus sur une tige parallélépipédique comme à l’ordinaire, mais sur une tige oblique. Chaque lettre peut alors se rapprocher autant que nécessaire de la précédente et de la suivante. Pour mieux vous en convaincre, voici une ligne de romain et une ligne d’anglaise telles qu’elles seraient placées dans le composteur.

Comme dans l’exemple de Fournier, les lettres sont volontairement trop espacées pour qu’on comprenne mieux le principe (et les espaces, plus basses que les lettres pour ne pas risquer de marquer le papier, sont figurées dans un gris plus foncé). Des coins soutiennent la ligne au début et à la fin. On peut s’émerveiller au passage de la qualité d’attention qu’il fallait au compositeur pour se retrouver dans tous ces vermicelles dans lesquels seule une longue pratique permet de reconnaître des lettres, et le plus souvent d’ailleurs, seulement des bouts de lettres. Si vous cliquez sur la première image pour l’agrandir, vous remarquerez peut-être que le premier signe du mot mesurer (un tiers de m…) n’est pas identique à celui qui le suit et qui n’est plus en position initiale. La différence ne saute pourtant pas au yeux, surtout si l’on se souvient que nous sommes ici en corps 18 (Didot, hein, pas pica…) et que chaque petit morceau de plomb mesure donc environ 6,75 mm de haut…

Alors évidemment, le plomb étant ce qu’il est, c’est-à-dire tout sauf élastique, les lettres ne raccordent pas vraiment pour de bon. En réalité, voici, très agrandi, ce qu’on peut obtenir de mieux :

Mais l’illusion est quand même assez bonne, puisque voici ce que donne le texte du Traité quand on en rapproche les lettres :

Ça le fait plutôt pas mal, non ?

Il faut préciser encore que cette anglaise a trouvé son premier emploi dans la dédicace à son frère de la traduction des Bucoliques de Virgile qu’avait faite Didot, qui possédait somme toute plus d’une corde à son arc. Cette traduction a été imprimée en 1806 et l’anglaise de Didot a servi tout au long du XIXe siècle. Mais il semble bien qu’il n’en subsiste aucune casse dans aucun atelier. Quant à la trouver en version informatique, il faudra que vous patientiez jusqu’à ce que j’aie fini de redessiner toutes les lettres (et avec les ligatures et les tronçons ça en fait un paquet). Mais comme j’ai pris déjà beaucoup de plaisir avec celles-ci, il faudra bien que je mène le truc jusqu’au bout…

DERNIÈRE MINUTE !

Christian Laucou, imprimeur typographe et éditeur (Fornax), qui m’avait déjà fait passer un vrai bon scan de la fameuse anglaise (il a l’original du Traité, lui…), me précise que « à la suite de cette anglaise de Didot, on a conçu et gravé des anglaises moins difficiles à composer puisque les lettres restaient entières ». Et il joint une photo d’une anglaise de ce type en corps 20, dont le fondeur n’est pas identifié. Qu’il en soit ici chaudement remercié !

L’ÉDITEUR EST UN LOUP POUR L’ÉDITEUR (et c’est pas d’aujourd’hui)

Les remarques de Joskyn à propos du fait que je n’avais pas choisi la bonne édition pour le Fournier m’ont amené à creuser un peu la question, et je ne peux pas résister au plaisir de vous faire part de mes découvertes.

J’avais été intrigué par une note en bas de page de la préface, signalant que, depuis l’annonce de la parution imminente du Traité, « un de nos plus éminents typographes » avait fait lui-même paraître le sien, hautement recommandable, cela va de soi. Intrigué aussi par le fait que, en dépit de toute la pommade qu’il lui passait, ce ne soit justement pas chez Firmin Didot que Fournier ait fait paraître son ouvrage. Il faut dire que, le cher Henri n’hésitant pas à parler du haut de son expérience, je l’imaginais alors comme un monsieur déjà chenu et exerçant sa profession depuis des lustres. J’avais tout faux ! Quand il écrit le Traité, il a vingt-cinq ans et c’est sans doute une des premières publications de l’imprimerie que vient de lui offrir son père, riche négociant en vins et qui plus est député. Pour monter sa boîte, il vient de quitter l’imprimerie de Firmin Didot où il a appris le métier et où, sans doute bien vu du patron, il était très rapidement devenu prote, c’est-à-dire chef d’atelier. Probable que ça n’a pas dû trop plaire au Firmin, qui, dès l’annonce de la parution du Traité met sur sur le coup un de ses typographes et édite lui-même à toute allure un Manuel de typographie, histoire de couper l’herbe sous les pieds du gamin. Ce Manuel se signale à l’époque par une sorte d’exploit typographique : aucun mot n’y est coupé en fin de ligne. Il peut toujours la ramener, le petit Fournier, tiens !

Quand quarante-cinq ans plus tard, en 1870, Fournier, alors directeur des éditions Mame (qu’il n’hésite pas à présenter comme la plus grande maison d’édition au monde), et pour le coup réellement chenu, réédite son Traité pour la troisième fois, il y conserve la même note en bas de page mais y précise que le Manuel de M. Brun avait disparu de la circulation après sa première édition, rapidement épuisée, ce qui est une manière élégante de confirmer qu’il ne s’en était imprimé que fort peu d’exemplaires et qu’en somme Firmin Didot ne l’avait réellement sorti que par vengeance. Mais la dédicace subsiste : À M. Firmin Didot, comme à l’homme dont l’amitié m’honore le plus et dont le suffrage me serait le plus cher, son élève reconnaissant, H. Fournier.

Je me charge de mes ennemis, protégez-moi de mes amis, comme disait l’autre…

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