DU TOUILLAGE EN IMPRIMERIE

On aura peut-être du mal à le croire aujourd’hui, mais pendant longtemps le métier d’imprimeur a réclamé de posséder entre autres talents celui de cuisinier, ou peu s’en faut. C’est que, disons jusqu’au milieu du XIXe siècle, avant de songer à imprimer quoi que ce soit il fallait commencer par fabriquer son encre, et que ce n’était pas précisément une petite affaire. L’encre d’imprimerie n’a pas grand chose à voir avec celle dont on se servait pour écrire à la plume. Strictement rien à voir, même. En fait, à très peu de choses près, il s’agit tout bonnement de peinture à l’huile, c’est à dire d’un mélange de vernis et de colorant. Le vernis s’obtenait en faisant bouillir pendant cinq heures de l’huile de noix ou de l’huile de lin. Quant au colorant, du moins pour l’encre noire, c’était du noir de fumée, récupéré dans une petite cabane faite tout exprès, après calcination de ce qu’on appelait la poix résine, de la résine de pin, en somme. Il fallait ensuite mélanger soigneusement le tout, à raison d’environ 150 g de noir de fumée pour 1 kg de vernis. On comprend mieux pourquoi il ne fallait pas traîner pour lessiver soigneusement les formes une fois l’impression terminée. Sans cette précaution les œils n’auraient pas tardé à se boucher et les lettres à se retrouver bonnes pour la fonte.

La fabrication du vernis n’allait pas sans risque. Voici ce qu’écrit Fertel (1) à ce sujet. « Quand on voit que l’huile s’échauffe beaucoup, & qu’elle veut sortir hors du pot, ou que le feu est dedans, on doit incontinent couvrir le pot de son couvercle, passer le bâton à travers les anses, & le transporter dans la cour; & si c’est dans un jardin qu’on fait bouillir cette huile, on le transportera un peu éloigné du feu; en observant d’avoir l’esprit présent, & sans crainte, & de le porter d’une maniere que la flamme, qui sortiroit par quelques fentes du couvercle, n’incommode aucun de ceux qui le portent; & on doit le poser tout doucement tous deux ensemble, de crainte de le renverser. » Quant à l’aspect définitivement culinaire, « dans le commencement on y jette une croûte de pain, afin de dégraisser l’huile » précise Fertel. Quinquet (2), quant à lui, n’hésite pas à rajouter à la livre de croûtes de pain qu’il utilise une douzaine d’oignons…

Le touillage a eu une autre utilité pendant quelques dizaines d’années, c’est quand on s’est avisé de remplacer les balles de cuir avec lesquelles on encrait la forme par des rouleaux, plus commodes et plus efficaces. C’est un perfectionnement qui est apparu au début du XIXe, à une époque où le caoutchouc, faute de vulcanisation, fondait en été et devenait cassant en hiver et où son éventuelle utilité industrielle était rien moins qu’évidente. Le matériau retenu pour la réalisation de ces rouleaux fut donc un mélange, à 50/50, de gélatine et de mélasse, l’une obtenue à partir de l’ébullition prolongée d’os de bovins ou de peau de porc, l’autre étant un résidu du raffinage du sucre. Et, encore une fois, avant de pouvoir verser ça dans des moules en zinc, imprimeurs de touiller dans des chaudrons…

Mais n’y a-t-il pas toujours un peu de sorcellerie à voir la fugace parole fixée pour des siècles sur du papier ?

(1) Martin Dominique Fertel, La science pratique de l’imprimerie, Saint-Omer, 1723
(2) Bertrand Quinquet, Traité de l’imprimerie, Paris, an VII (1798-99)