Le Visorion

On trouvera là-dessous, au fil de mes humeurs, quelques réflexions sur des sujets variés. En principe sur les livres, la langue, l’imprimerie et ce genre de trucs. Mais j’ai pris soin de choisir un titre suffisamment vague pour pouvoir déborder en cas de besoin.
Vos commentaires seront évidemment les bienvenus.

L’ÉDITEUR EST UN LOUP POUR L’ÉDITEUR (et c’est pas d’aujourd’hui)

Les remarques de Joskyn à propos du fait que je n’avais pas choisi la bonne édition pour le Fournier m’ont amené à creuser un peu la question, et je ne peux pas résister au plaisir de vous faire part de mes découvertes.

J’avais été intrigué par une note en bas de page de la préface, signalant que, depuis l’annonce de la parution imminente du Traité, « un de nos plus éminents typographes » avait fait lui-même paraître le sien, hautement recommandable, cela va de soi. Intrigué aussi par le fait que, en dépit de toute la pommade qu’il lui passait, ce ne soit justement pas chez Firmin Didot que Fournier ait fait paraître son ouvrage. Il faut dire que, le cher Henri n’hésitant pas à parler du haut de son expérience, je l’imaginais alors comme un monsieur déjà chenu et exerçant sa profession depuis des lustres. J’avais tout faux ! Quand il écrit le Traité, il a vingt-cinq ans et c’est sans doute une des premières publications de l’imprimerie que vient de lui offrir son père, riche négociant en vins et qui plus est député. Pour monter sa boîte, il vient de quitter l’imprimerie de Firmin Didot où il a appris le métier et où, sans doute bien vu du patron, il était très rapidement devenu prote, c’est-à-dire chef d’atelier. Probable que ça n’a pas dû trop plaire au Firmin, qui, dès l’annonce de la parution du Traité met sur sur le coup un de ses typographes et édite lui-même à toute allure un Manuel de typographie, histoire de couper l’herbe sous les pieds du gamin. Ce Manuel se signale à l’époque par une sorte d’exploit typographique : aucun mot n’y est coupé en fin de ligne. Il peut toujours la ramener, le petit Fournier, tiens !

Quand quarante-cinq ans plus tard, en 1870, Fournier, alors directeur des éditions Mame (qu’il n’hésite pas à présenter comme la plus grande maison d’édition au monde), et pour le coup réellement chenu, réédite son Traité pour la troisième fois, il y conserve la même note en bas de page mais y précise que le Manuel de M. Brun avait disparu de la circulation après sa première édition, rapidement épuisée, ce qui est une manière élégante de confirmer qu’il ne s’en était imprimé que fort peu d’exemplaires et qu’en somme Firmin Didot ne l’avait réellement sorti que par vengeance. Mais la dédicace subsiste : À M. Firmin Didot, comme à l’homme dont l’amitié m’honore le plus et dont le suffrage me serait le plus cher, son élève reconnaissant, H. Fournier.

Je me charge de mes ennemis, protégez-moi de mes amis, comme disait l’autre…

DES REMÈDES DE BONNE FAME ?

vignette de Fournier

Bon. Pour le début, on va rester dans le même domaine : les choses qu’on peut lire sur Internet et que peut-être elles sont même pas vraies. Les remèdes de bonne femme, tiens. Vous savez bien, ce genre de recettes qu’on se refile de générations en générations, comme glisser un trousseau de clefs dans le dos de quelqu’un qui n’arrive pas à se débarrasser de son hoquet. Eh bien, où qu’il en soit question, il y a toujours quelqu’un qui va écrire que oui mais non c’est pas bonne femme c’est bonne fame, parce que ça vient du latin fama qui signifie renommée et que c’est donc un remède qui a bonne réputation.

Certes, il fut un temps où l’on a utilisé en français ce mot de fame pour désigner la réputation. On en a gardé par exemple l’adjectif fameux, et l’adjectif famé. On notera d’ailleurs que si les lurettes sont toujours belles, un lieu ne saurait jamais être que mal famé. L’injustice, monstre toujours à l’affût, peut se glisser jusque dans le vocabulaire. Mais à côté de ça, il ne faudrait pas oublier que fame a aussi été une orthographe possible pour femme. Et il suffit d’ouvrir Les essais pour en avoir la preuve. Par exemple, page 259 (la première, parce que bizarrement il y en a deux qui se suivent) : D’y comparer [à l’amitié fraternelle] l’affection enuers les fames, quoy qu’elle naisse a la verité de nostre choix, on ne peut. Ou page 368 : Nostre mort ne nous faisoit pas assez de peur, chargeons nous encore de celle de nos fames, de nos enfans & de nos gens. (À d’autres endroits, femme sera écrit comme on l’écrit aujourd’hui. La rigueur orthographique n’était pas une préoccupation majeure de l’époque.)

Toujours est-il qu’un remède de bonne femme n’est justement pas un remède qui a bonne réputation, mais une sorte de pis-aller. Et cette étymologie pseudo-savante, s’appuierait-elle sur des occurrences écrites de bonne fame, me paraît sérieusement sujette à caution. Il n’est pas toujours nécessaire d’aller chercher midi à quatorze heures et, comme l’aurait dit le père Montaigne : Quelque diuersité d’herbes qu’il y ait, tout s’enuelope sous le nom de salade.

P. S.   Si vous ne l’avez pas reconnue, la petite bonne femme  en tête de l’article (sympa, non ? on dirait du Lewis Trondheim) c’est une vignette de Fournier le Jeune, célèbre fondeur du XVIIIe siècle à qui l’on doit entre autres la première mise en application du point typographique. J’aurai sûrement l’occasion de vous en dire plus sur le sujet.

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