HORREUR, CE LIVRE EST TOUT GONDOLÉ !

Prenez n’importe lequel de vos chers in-quarto du XVIIIe (et ce serait pareil avec un in-douze), il y a toutes les chances pour que les pages fassent des vagues comme sur la photo ci-contre, bref, pour que le corps d’ouvrage gondole. Est-ce que ça veut dire que les relieurs d’autrefois ne savaient pas travailler ? Non. Le relieur n’y est pour rien, c’est la faute à l’imprimeur. Et d’ailleurs, même pas vraiment à l’imprimeur. En fait c’est la faute à l’imposition.

Vous savez que les pages ne sont pas imprimées une par une mais cahier par cahier. Quatre pages recto verso pour un in-quarto, huit pour un in-octavo, et ainsi de suite. Sur la feuille d’impression, elles donnent le sentiment d’être en vrac. Mais qu’on replie la feuille comme il faut sur elle-même et voilà que, miracle de l’ingéniosité humaine, les pages se suivent dans le bon ordre. L’imposition, c’est la façon de disposer les pages les unes par rapport aux autres pour qu’elles se suivent effectivement une fois la feuille repliée.

Voilà un premier point. Vous n’êtes pas non plus sans savoir que, soumis à l’humidité, le papier s’allonge. Et il s’allonge dans un seul sens. Si vous ne me croyez pas, faites l’expérience de mouiller uniformément une feuille et vous la verrez s’enrouler en cylindre, ce qui prouve bien que l’allongement se fait dans un sens privilégié. Les relieurs sont, à juste titre, terriblement attentifs à ce sens du papier. Mais les imprimeurs, surtout à l’époque où le papier était fabriqué à la forme dans des formats relativement petits, les imprimeurs eux n’ont pas le choix. Il faut bien qu’ils fassent leur imposition en fonction du format de la feuille qu’ils vont imprimer.

On va prendre la cas d’un papier vergé. C’est celui qui est principalement utilisé jusqu’au XIXe et on comprend mieux le problème. Un vergé va s’allonger parallèlement aux vergeures, c’est à dire dans le sens du grand côté d’un papier à la forme. (Et au fait si l’on emploie souvent, moi le premier, le terme de pontuseaux pour les lignes perpendiculaires aux vergeures, il s’agit d’un abus de langage. Les pontuseaux sont les entretoises qui rigidifient la forme. Ils passent largement plus bas et ne sauraient donc laisser aucune marque dans le papier. Il semble que le terme qui conviendrait mieux soit celui de chaînettes.) Voyons donc d’un peu plus près les interactions entre sens du papier et imposition.

Dans le cas d’un in-octavo, tout se passe bien. La cousure (en vert) n’empêchera pas le papier de s’allonger sous l’effet de l’humidité. Mais dans le cas d’un in-quarto ou d’un in-douze…

Eh bien dans ce cas-là, ça coince, parce que l’imposition doit se faire dans le mauvais sens du papier et que la cousure (en rouge) en interdira l’allongement. Les pages s’allongeront du côté de la gouttière mais ne pourront pas le faire sur le petit fond. Et le résultat c’est qu’elles feront des vagues. Vous pouvez vérifier sur n’importe lequel de vos in-douze ou de vos in-quarto : les vergeures sont dans le sens de la hauteur.

Évidemment, vu l’immensité des formats de papier aujourd’hui, les imprimeurs sont moins tributaires de ce phénomène. Et de toutes façons, qui se soucie encore de faire des livres cousus et susceptibles de résister à quelques siècles d’humidité ?