LA POLYGRAPHIE DU CAVALIER ?

Les plus curieux de mes lecteurs auront peut-être trouvé l’entrée secrète qui se cache derrière l’épigraphe de Perec en page d’accueil. Ils savent donc déjà que je voue une singulière passion à La vie, mode d’emploi et que j’ai promis d’y consacrer régulièrement des articles. Mais par où aborder une si singulière expérience littéraire ? Quand, dans Espèces d’espaces, Perec fait allusion à ce roman en cours qui ne paraîtra que quatre ans plus tard, il évoque des processus formels (…) dont les seuls énoncés ont quelque chose d’alléchant : polygraphie du cavalier (adaptée, qui plus est, à un échiquier de 10 x 10), pseudo-quenine d’ordre 10, bi-carré latin orthogonal d’ordre 10 (celui dont Euler conjectura la non-existence, mais qui fut démontré en 1960 par Bose, Parker et Shrikhande). Le plus simple est donc peut-être de commencer par la polygraphie du cavalier (adaptée, qui plus est…).

Pour ceux qui ne le sauraient pas, je rappelle que le roman prétend décrire ce qu’il se passe dans un immeuble parisien le 23 juin 1975, juste avant huit heures du soir. Mais évidemment cela entraîne pas mal de digressions et à l’arrivée le bouquin fait 600 pages plus une centaine de pages d’annexes. Au départ il faut donc imaginer un immeuble hausmannien vu en coupe, dans lequel on va se déplacer de pièces en pièces. Pour que le lecteur s’y retrouve plus facilement, Perec joint cette coupe, qu’il appelle d’ailleurs plan, en fin de roman. Et c’est derrière ce plan que va apparaître cette fameuse polygraphie du cavalier, qui n’est autre que le déplacement du cavalier aux échecs. Car enfin, pourquoi passer de telle pièce à telle autre ? En réalité, le plan peut se diviser en 100 modules, dix en hauteur, dix en largeur. Et pour peu que de rectangulaires on les fasse devenir carrés et qu’on en grise un sur deux, on commence à avoir une idée de comment on pourrait s’y déplacer (si on était un cavalier aux échecs…).

Ensuite, il suffit de choisir un endroit pour commencer (CHAPITRE I, Dans l’escalier, 1 : Oui, cela pourrait commencer ainsi, ici, comme ça, d’une manière un peu lourde et lente, dans cet endroit neutre qui est à tous et à personne (…), en se démerdant pour passer par toutes les cases, sans jamais repasser deux fois par la même. Ça vous paraît impossible ? Il y est pourtant parvenu. Mais si vous renoncez à trouver la solution, vous pouvez aussi bien la télécharger ici en .pdf.

Impressionnant, pas vrai ? Mais nous ne sommes pas au bout de nos découvertes. Bientôt un nouvel épisode (et je vous préviens : il y en aura beaucoup !)