LA GRAMMAIRE DE RAMUS (1572)

« Par la Grammaire de Ramus, qui vouloit conformer son ortographe (sic) à la prononciation de son tems, nous voyons qu’alors on prononçoit, j’étoès, je chanteroès, Polonoès, Angloès; car voici comme Ramus écrit ces mots. Mais à mesure que certains mots viennent à être plus maniés, le Public les adoucit. Il n’y a pas vingt ans, que Paris & la Cour disoient encore, Mademoiselle de Charoloès, comme en effet on prononce ainsi dans le Pays nommé le Charolois, & aujourd’hui tout le monde dit, Mademoiselle de Charolès. »

Quand il y a un peu plus de vingt ans je suis tombé sur cette note en bas de page du Traité de prosodie françoise de l’abbé d’Olivet (1763), ç’a été une sorte de révélation. D’abord parce que je savais enfin ce qu’il convenait de faire de ces fameuses finales d’imparfait en ois, oit (qui n’ont officiellement disparu qu’en 1835). Ensuite, est-ce parce qu’il ne s’agit pas ici de littérature mais d’un langage quotidien ? jamais ne m’était apparu de cette façon à quel point la langue du XVIIIe pouvait être différente de celle d’aujourd’hui. Sa saveur me réjouissait les papilles mais, sans même parler de sa ponctuation qui n’a pas grand chose à voir avec la nôtre, que penser de la façon dont se déroule le raisonnement, de ces mots adoucis par le Public (en quoi è est-il plus doux que wè ?), ou de ce Pays de Charolois, obstinément écrit ois alors qu’il se prononce déjà ais ? Bref, ce fut la première fois où je pris un peu conscience qu’au lieu d’évoquer quelque palais de marbre, imposant et inébranlable, la langue s’apparentait plutôt à une sorte d’organisme vivant en perpétuelle évolution et dont tous les siècles, si ce n’est tous les cinquante ans, les règles sévères étaient remplacées par d’autres tout aussi intransigeantes mais, heureusement en somme, tout aussi allègrement bafouées au gré de ses locuteurs. Et je découvris que le sujet me passionnait. Il était un peu tard pour admettre être passé à côté d’une vocation de linguiste, mais je me promis qu’il faudrait que, tôt ou tard, je rende un tribut quelconque à ce fameux Ramus qui vouloit conformer son orthographe à la prononciation de son tems.

Vingt ans et quelque plus tard, me voici donc en mesure de tenir ma promesse. Sur la gauche de mon écran, Adobe Reader pour afficher le texte original récupéré en pdf sur Gallica, le site de la BnF. La resaisie du texte et la mise en page se font dans InDesign. Word, dont je ne me suis d’ailleurs jamais servi, n’y suffirait absolument pas. C’est qu’il s’agit de contrôler en permanence la justification de chaque ligne, voire d’ajouter quelques joliesses comme le z à l’envers de Siboletz, à la première ligne. 

Mais je vais vous dire, c’est quand même du taf et j’en suis pas encore sorti. D’abord parce qu’il ne faut pas se laisser emporter par l’habitude et cloquer par exemple un v à la place d’un u ou un s rond à la place d’un long. Ensuite parce qu’il s’agit d’oublier tout ce qu’on sait en matière de règles typo, notamment pour la ponctuation ou l’espacement. D’autre part, pour pouvoir mettre en œuvre sa fameuse orthographe, Ramus a dû faire fondre un certain nombre de lettres supplémentaires qu’il faut bien que je redessine à partir de rien pour pouvoir les numériser. Et le petit logiciel que j’utilise pour ça (TypeTool) avoue quelques faiblesses qui m’obligent à de nombreux allers-retours avec un pote mieux équipé. Sans compter que je me suis aperçu chemin faisant qu’il me fallait aussi refaire toutes les caps de l’ital, qui étaient trop hautes… Mais bon, petit à petit, ça se fera. Voilà en tous cas ce que cela donne pour le moment :

Enfin, comme pour le Montaigne, quand j’aurai fini de mettre en place le texte il faudra encore que je redessine quelques frises et autres lettrines qui ne sont pas utilisables à partir du scan cracra de Gallica, comme on peut le constater ci-dessous.

En somme je préfère ne pas m’avancer trop pour annoncer la date de sortie du quatrième bouquin au catalogue du Visorion. Disons 2014, ça devrait quand même être jouable…

Dans un prochain billet je reviendrai plus en détail sur Ramus (il a fini découpé en rondelles au sens propre, ça mérite qu’on s’y arrête un peu), ainsi que sur les autres tenants d’une rénovation de l’orthographe au XVIe siècle (Meigret, Baïf…). Il semble bien que le débat ait pris à l’époque des proportions qu’on n’imaginerait guère aujourd’hui et il est toujours savoureux de remettre un peu les choses en perspective.