Le Visorion

On trouvera là-dessous, au fil de mes humeurs, quelques réflexions sur des sujets variés. En principe sur les livres, la langue, l’imprimerie et ce genre de trucs. Mais j’ai pris soin de choisir un titre suffisamment vague pour pouvoir déborder en cas de besoin.
Vos commentaires seront évidemment les bienvenus.

À L’OMBRE DU VERGÉ

Je vous avais promis un petit développement à propos des réformateurs de l’orthographe au XVIe siècle mais je vais devoir vous le faire attendre encore un peu. Histoire de ne pas écrire trop de bêtises j’ai commandé un petit bouquin édité chez Droz sur le sujet et ça fait un bon mois qu’il se fait désirer. On a souvent tendance à charrier les Suisses à propos de leur lenteur supposée mais, du moins en ce qui concerne les éditeurs suisses, je commence à me demander s’il n’y a pas un fond de vérité… Quoi qu’il en soit, une visite rendue la semaine dernière à l’un de nos meilleurs artisans papetiers, Jean-Pierre Gouy, des Papiers du Moulin, du côté de Tulle, va me fournir l’occasion de quelques remarques sur le papier vergé.

Vous savez que, vu en transparence, le vergé montre en filigrane les fils de trame du treillis métallique sur lequel il a été fabriqué. Ces fils de trame s’appellent les vergeures. (Au fait, comme pour gageure, le e n’est là après le g que pour montrer que ce dernier se prononce j. On prononce donc gajure et verjure, et pas gajeure ou verjeure…). Perpendiculairement à ces vergeures, il y a les fils de chaîne, que l’on appelle souvent, mais de manière abusive, pontuseaux. En réalité, les pontuseaux sont les raidisseurs en bois qui rigidifient la forme et sur lesquels sont fixés les fils de chaîne. Placés comme ils le sont, ils ne sauraient en aucune manière laisser une empreinte dans le papier. Mais la métonymie ne date pas d’aujourd’hui, puisque la cinquième édition du dictionnaire de l’Académie (1798) donne déjà les deux sens à pontuseau, alors que le mot lui-même ne semble pas attesté avant 1776. Ces fils de chaîne sont espacés peu ou prou d’un pouce français, soit environ 27 mm (mais comme de juste, à l’époque où tout le papier était encore fabriqué à la forme on n’avait pas encore inventé le millimètre…).

Si l’on doit, par exemple, faire refaire des gardes blanches, il faut savoir que Jean-Pierre Gouy insiste beaucoup, et à juste titre, sur le fait qu’avant 1760 (voire, dans les faits, un tant soit peu après) on remarque par transparence une ombre autour des fils de chaîne. Elle est due au fait que c’est par là que s’égoutte la pâte et que cet égouttage a tendance à accumuler un peu de matière des deux côtés. Les formes plus récentes sont munies d’un second tamis, moins serré, sous le premier, ce qui supprime ce phénomène. La photo ci-dessous montre, en haut un in-douze de 1763, et en bas un in-18 de 1829.

On distingue nettement l’ombre autour des fils de chaîne dans le papier du XVIIIe, et on constate qu’elle n’existe plus dans celui du XIXe (n’hésitez pas à cliquer sur la photo pour la voir en grand format).

On pourra en profiter pour constater par la même occasion qu’un in-12 est imposé avec les vergeures dans le sens de la hauteur, alors qu’un in-18 les a dans la largeur. D’après mon hypothèse sur l’influence de l’imposition sur le gondolage ultérieur des pages, j’aurais bien aimé pouvoir dire que l’in-18 ne gondole pas. Mais j’t’en fous : il gondole pareil, oui…

DÉJÀ 2013 ?!

Houla, ça passe plus vite que je ne m’en rendais compte ! Je croyais que le dernier billet datait d’un mois, il en aura bientôt trois. Faut dire que j’ai pas mal de fabrication en cours ces temps-ci (toutes proportions gardées, bien sûr). Même que le Musée de l’imprimerie de Lyon m’a commandé un Fournier, et je dois bien avouer que je n’en suis pas peu fier. Faut dire aussi que l’hiver ne me vaut rien. J’hiberne en douce, sans même m’en apercevoir. Mon côté ours, sans doute.

Pour vous faire patienter, voici quelques vœux, un poil paradoxaux, histoire de rester dans l’actualité visorionesque mais adressés de bon cœur.

Et à propos d’actualité, je ne saurais trop vous recommander la lecture des Entretiens de Gabriel Dufay et Denis Podalydès à propos du Paradoxe sur le comédien (Archimbaud/Les belles lettres). Il y a longtemps que je n’avais pas pris un tel plaisir à lire un bouquin sur le théâtre, à l’exception de la relecture du Paradoxe lui-même, bien sûr).

Et au fait, je me demandais d’où venait le renouveau d’intérêt dont Diderot semble faire preuve ces temps-ci. Mais je viens de réaliser que c’est l’année du tricentenaire sa naissance, dites donc. Trois cents ans ! Ça file, ça file et comme je le disais en commençant, on se rend compte de rien…

LA TÉLÉ, C’EST BIEN…

Jamais je n’aurais cru ça possible : être remué jusqu’au larmes par un téléfilm sur France 2. Qu’on s’entende, hein. Être remué jusqu’aux larmes, c’est mon critère pour juger une œuvre théâtrale ou filmique. Ça veut pas forcément dire que c’est triste. Bien au contraire, même. Ça veut dire que, spectateur coincé dans mon fauteuil et envahi par la foule d’émotions contradictoires que provoque le spectacle à un moment précis, il faut bien que ça sorte d’une façon ou d’une autre. Et c’est un critère vachement précis pour dire attention chef d’œuvre. Enfin, chef d’œuvre, peut-être pas à tous les coups, mais c’est sûr qu’on sort de l’ordinaire. « Nous ne sommes plus dans le monde profane » diraient certains, qui le diraient à meilleur escient si la formule avait un sens pour eux. Je ressens ça quand le meilleur ami de Truman lui remonte le moral sur la digue et qu’il n’y a que Truman pour ne pas savoir qu’il a une oreillette. Je ressens ça quand Mesguich oublie le texte de Shakespeare pour faire chanter à la nourrice une berceuse en créole à Juliette qu’elle tient morte (croit-elle) dans ses bras (c’était il y a longtemps, vous êtes excusables si ça ne vous dit rien).

Alors qu’un scénariste ait l’intelligence, entre autres trouvailles, de penser à faire usurper à Vernon Sullivan la place d’un des médecins au chevet de Vian qui s’en va du palpitant, assassiné en quelque sorte par sa créature-création revenant contempler son œuvre, là je tire mon chapeau. Et j’adore ça, parce que l’occasion ne se présente pas souvent. Comme quoi la télé n’est définitivement pas incompatible avec la finesse, avec la polysémie active, qui est à mon avis un des ressorts indispensables de l’écriture ou de la mise en scène. Mais bon sang, il y en a quand même qui pourraient en prendre de la graine…

LA POLYGRAPHIE DU CAVALIER ?

Les plus curieux de mes lecteurs auront peut-être trouvé l’entrée secrète qui se cache derrière l’épigraphe de Perec en page d’accueil. Ils savent donc déjà que je voue une singulière passion à La vie, mode d’emploi et que j’ai promis d’y consacrer régulièrement des articles. Mais par où aborder une si singulière expérience littéraire ? Quand, dans Espèces d’espaces, Perec fait allusion à ce roman en cours qui ne paraîtra que quatre ans plus tard, il évoque des processus formels (…) dont les seuls énoncés ont quelque chose d’alléchant : polygraphie du cavalier (adaptée, qui plus est, à un échiquier de 10 x 10), pseudo-quenine d’ordre 10, bi-carré latin orthogonal d’ordre 10 (celui dont Euler conjectura la non-existence, mais qui fut démontré en 1960 par Bose, Parker et Shrikhande). Le plus simple est donc peut-être de commencer par la polygraphie du cavalier (adaptée, qui plus est…).

Pour ceux qui ne le sauraient pas, je rappelle que le roman prétend décrire ce qu’il se passe dans un immeuble parisien le 23 juin 1975, juste avant huit heures du soir. Mais évidemment cela entraîne pas mal de digressions et à l’arrivée le bouquin fait 600 pages plus une centaine de pages d’annexes. Au départ il faut donc imaginer un immeuble hausmannien vu en coupe, dans lequel on va se déplacer de pièces en pièces. Pour que le lecteur s’y retrouve plus facilement, Perec joint cette coupe, qu’il appelle d’ailleurs plan, en fin de roman. Et c’est derrière ce plan que va apparaître cette fameuse polygraphie du cavalier, qui n’est autre que le déplacement du cavalier aux échecs. Car enfin, pourquoi passer de telle pièce à telle autre ? En réalité, le plan peut se diviser en 100 modules, dix en hauteur, dix en largeur. Et pour peu que de rectangulaires on les fasse devenir carrés et qu’on en grise un sur deux, on commence à avoir une idée de comment on pourrait s’y déplacer (si on était un cavalier aux échecs…).

Ensuite, il suffit de choisir un endroit pour commencer (CHAPITRE I, Dans l’escalier, 1 : Oui, cela pourrait commencer ainsi, ici, comme ça, d’une manière un peu lourde et lente, dans cet endroit neutre qui est à tous et à personne (…), en se démerdant pour passer par toutes les cases, sans jamais repasser deux fois par la même. Ça vous paraît impossible ? Il y est pourtant parvenu. Mais si vous renoncez à trouver la solution, vous pouvez aussi bien la télécharger ici en .pdf.

Impressionnant, pas vrai ? Mais nous ne sommes pas au bout de nos découvertes. Bientôt un nouvel épisode (et je vous préviens : il y en aura beaucoup !)

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