Le Visorion

On trouvera là-dessous, au fil de mes humeurs, quelques réflexions sur des sujets variés. En principe sur les livres, la langue, l’imprimerie et ce genre de trucs. Mais j’ai pris soin de choisir un titre suffisamment vague pour pouvoir déborder en cas de besoin.
Vos commentaires seront évidemment les bienvenus.

UN MILLION D’EUROS ?!

Perrault et Perec

Eh bien oui, que voulez-vous, des vrais de vrais exemplaires de l’ÉO des Contes de Perrault il n’en reste que quatre dans le monde. Or il s’en est vendu un en 2013 et il est parti pour la modique somme (avec les frais, quand même, hein…) de 962 500 euros.  Je vous jure que je l’ignorais quand je me suis lancé dans cette réédition. Mais ça fait rien, près d’un million d’euros pour un bouquin aussi petit, on peut se demander si c’est bien raisonnable… Cela dit, sa petite taille doit faire partie de son charme : tous les gens qui ont eu l’occasion de voir le premier exemplaire du Visorion, ce qui ne fait pas tant de monde que ça, à vrai dire, se sont extasiés sur son format adorable, qui donne tellement envie de le prendre entre les mains. Et c’est pas moi qui vais dire le contraire, le fait est que je le trouve particulièrement sympa. En plus, celui-ci coûtera quand même nettement moins cher…

frontispice

Mais pour autant, à l’intérieur il sera tout pareil.

pp 176 et 177 site

Ainsi, page 176 vous aurez un bel exemple de morsure de frisquette. La frisquette n’est pas un animal, c’est le cache en papier dont on entourait la forme imprimante pour que l’encre ne vienne pas tacher les blancs. Mais parfois c’est elle qui venait mordre sur le texte. Rien n’est simple en ce monde. Et page 177 vous constaterez que la partie crénée d’un s long a été cassée. Rien de plus fragile que ce petit spaghetti de plomb qui dépasse. Bref, tout pareil.

Il y a huit contes dans cette édition : La belle au bois dormant, Le petit chaperon rouge, La Barbe bleüe (oui, LA Barbe bleue; quant au tréma il n’arrête pas de changer de place entre le texte et les titres courants), Le chat botté,

Perrault 4 premiers

 

Les Fées, Cendrillon, Riquet à la houppe et Le petit Poucet.

Perrault der

Je vous montre les illustrations telles que je les ai redessinées, mais en « version allégée » : en haute déf elles prendraient trop de place. Mais si vous les imprimez vous les verrez du moins en taille réelle.

Et pour que vous ayez une idée de toutes les illustrations, voici celle qui arrive en tête de l’Épître, la dédicace à Mademoiselle, qui sera un jour la grand-mère de Marie-Antoinette. (Bin, oui, comme dans mes précédentes éditions, j’ai zappé le privilège qui n’avait plus de raison d’être, mais je n’allais quand même pas faire aussi un sort à la dédicace…)

Epitre

Ceci dit, je regrette de ne pas vous montrer plus de photos de l’intérieur mais je n’ai pas réussi à trouver un procédé qui me satisfasse pour garder le bouquin ouvert (frontispice et dédicace sont des scans, preuve qu’il s’ouvre quand même pas mal, pour peu qu’on le tienne). Le coup du lutrin ça va bien avec des gros in-quarto bien lourds, mais mes petits in-douze des XVIIIe ou XIXe ne restent pas plus à prendre la pose. Les petits livres sont de grands timides.

 

PERRAULT : POURQUOI DES CUIVRES ?

complet site

Voilà, je viens de venir à bout du frontispice. Tant bien que mal, hein, j’ai pas une formation de graveur. Mais comme on peut se demander si le malheureux Clouzier, qui a illustré l’ÉO des Contes, en avoit vraiment une, ça valait la peine de prendre le risque. D’une part parce que je tiens à ce que tout ce qu’il y a dans les bouquins du Visorion sorte vraiment de ma main. D’autre part parce que même si j’avais voulu me la jouer paresseux et me contenter de récupérer les excellents scans de la BN, leur exemplaire est de toutes façons manquant de la page de titre (et donc de l’illustration) des Fées, et que le fameux frontispice y a été colorié par dieu sait qui à une époque indéterminée. La seule solution pour garder une unité était donc de tout refaire. Au reste, recopier une gravure qu’on n’avait pas pour ressortir une édition plus ou moins pirate était tout à fait dans les habitudes de l’époque.

Pour ce qui est du frontispice, Antoine (c’est le prénom de notre Clouzier…) l’avait lui-même pompé sur une gouache du manuscrit de 1695, antérieur donc de deux ans à l’édition originale de Barbin.

Ms 1695 et Clouzier

Quand on regarde la grille pare-feu de la cheminée, on se dit que l’auteur de la gouache était un peu brouillé avec la pers. Il n’empêche qu’il paraît avoir eu plus de facilité que le Toine pour dessiner les gamins, et surtout les chats… Je me suis donc permis de lui piquer son chat pour mon frontispice à moi. Mais c’est bien la seule liberté que je me serai permise par rapport à l’ÉO.

Pour autant, je n’en finis pas de me demander quelle idée a bien pu pousser Barbin (ou son imprimeur, ou Perrault…) à aller s’enquiquiner à insérer des cuivres dans le texte (c’est bien des cuivres, la cuvette est bien visible sur les scans). Ça complique terriblement l’impression puisqu’il faut repasser sur la presse à taille douce les pages déjà imprimées, avec tous les risques de mauvais repérage que ça implique (risques qui n’ont d’ailleurs pas du tout été évités) et le surcoût que ça représente. Et puis, sans vouloir être mauvaise langue, c’est d’autant plus surprenant s’il s’agit de confier la réalisation des plaques à un graveur disons, aussi modeste, qu’Antoine Clouzier. On a un peu le sentiment que c’est peut-être l’imprimeur qui a insisté, avec un discours du style « Si, si, des cuivres, ça va avoir une gueule terrible, et puis ça coûtera pas plus cher, j’ai mon neveu qui sait bien dessiner, i va nous faire ça aux petits oignons, et puis pendant ce temps-là i sera pas au bistrot. » Le hic étant quand même que si pour les premières illustres le Toine a bien tiré la langue pour faire ses petits croisillons, plus on approche de la fin et moins il a pris de temps. À croire que le tonton (enfin, si c’était bien le tonton) était derrière son dos pour qu’il se magne un peu parce que le client couinait pour voir son foutu bouquin enfin imprimé.

Riquet site

Et ça nous donne notamment un Riquet à la houppe dont le moins que l’on puisse dire c’est qu’il n’a pas dû demander beaucoup d’heures de travail, et dont le traitement n’a plus grand chose à voir avec la gravure sur cuivre (ce qui, entre parenthèses, n’aide pas trop à faire oublier les limites du Toine en tant que dessinateur…). En somme, mais peut-être en faisant appel à un autre graveur, il aurait sans doute été plus simple et plus efficace (et plus jouli) de se contenter de gravures sur bois…

Enfin bref, il me reste encore quelques lettres à fabriquer (dont deux esperluettes peu courantes) pour finaliser le texte et je pourrai lancer l’impression d’un premier exemplaire. Après quoi il ne me restera plus qu’à passer à la presse à épreuve les pages comportant des illustrations, histoire d’y enfoncer les fameuses cuvettes… Grands dieux ! Mais pourquoi des cuivres ???

HOW DID YOU SAY?

 

breaking bad

Faut d’abord que je vous dise que j’aime énormément l’anglais : c’est une langue riche, terriblement expressive et qui se prête à toutes sortes de traitements. Vous n’avez qu’à passer, comme je l’ai fait récemment, d’Irving (A Son of the Circus) à Bradbury (Fahrenheit 451) pour constater qu’elle ne se ressemble pas vraiment d’un auteur à un autre.

Mais même si je ne ferai jamais partie des râleurs qui craignent que notre belle langue française ne soit menacée par celle de Shakespeare, je suis quand même bien agacé par cette nouvelle manie qui consiste à ne plus traduire les titres de films ou de séries. A fortiori quand il s’agit de titres comme Inception, dont probablement il n’y a pas plus d’un anglophone sur dix pour comprendre le sens sans regarder dans un dico. Ou alors quand, comme pour Persons of Interest, il s’agit de concepts purement anglo-saxons qui n’ont pas d’équivalent en français. (Sauf erreur de ma part, une person of interest est quelqu’un qui, dans une enquête policière, n’est pas à proprement parler suspect mais à qui il convient quand même de s’intéresser). Sans parler du fait que comme il n’y a pas plus d’un Français sur cent (et je suis généreux) pour prononcer correctement les titres en question, on arrive à ce paradoxe de créer une langue totalement artificielle, qui ne signifie plus rien pour qui que ce soit, qu’il soit anglophone ou francophone. Et peut-être bien que c’est ça qui me gêne le plus. Comme si nous vivions dans un monde où il importe peu que l’apparence des choses recouvre une quelconque réalité, sauf bien sûr à moins que la réalité ne se rappelle à nous de manière bien sanglante. Encore que j’en vienne à me demander si, à moins de connaître personnellement les victimes, même cette réalité-là ne reste pas plus ou moins désincarnée à force de passage en boucle sur des écrans et de gloses infinies sur le fait qu’à l’heure actuelle on n’en sait toujours pas plus.

Mais il n’y a pas que dans les titres que se répand cette mode du Let’s say it (plus ou moins) in English. Elle sévit aussi plutôt bien dans la pub. J’avais déjà évoqué les créative technologie de Citroën ou motion & emotion de Peugeot. J’ai aperçu hier une pub pour Air France (mais sans le son, hein; je coupe toujours le son pendant les pubs, je ne peux donc pas vous dire ce que ça donne à l’audio) et il me semble bien que la signature était : France is in the air. France izinne zi air. Grands dieux ! Qui gagne quoi à ce genre de snobisme à la noix ?

 

P. S. En ce qui concerne l’excellentissime Breaking Bad, je veux bien admettre qu’on ait gardé le titre anglais. J’ignore si la table des éléments du générique aurait fonctionné aussi bien avec un titre en français.

C’EST UNE ÉVIDENCE

je suis Charlie

2015 !

voeux 2015

BOBINETTES ET AUTRES CHEVILLETTES

Le Visorion serait-il en passe d’accéder à un début de notoriété ? (Remarquez, i srait temps, paske si je ne répugne pas à l’idée de travailler pour un cercle restreint de connaisseurs, amoureux des jolies choses, si le cercle en question ne s’accroit pas rapidement un tout petit peu je vais en être réduit à ne plus travailler que pour moi…) Toujours est-il qu’une des clefs de la notoriété, outre le fait de s’efforcer de faire du bon boulot, c’est bien qu’il y ait un max de gens pour parler de vous. Surtout si ces gens savent justement bien de quoi ils parlent.

AetMdL sept 14

Or justement, je suis bien content (et rudement fier) de pouvoir vous annoncer que la Grammaire de Ramus fait l’objet de deux pages du numéro de septembre-octobre d’Art et métiers du livre, dans le cadre de leur bien connue fiche technique. Que souhaiter de mieux quand on est éditeur artisan débutant ? Mais je tiens quand même à rappeler qu’il y a un truc que je ne fais pas moi-même dans les bouquins du Visorion, c’est la dorure (encore qu’en l’occurrence il vaudrait mieux appeler ça la blanchure ou la noirçure…). Ça c’est Corinne Pâquet, à Ambert, qui s’en charge. Et franchement, j’aime mieux que ce soit elle que moi !

Sinon, pour la suite, j’avais prévu de rester dans le même style et de faire suivre le Ramus par les Remarques sur la langue françoise de Vaugelas. Elles restent au programme. Mais je vais commencer par me (nous ?) faire un petit plaisir avec les Histoires et contes du temps passé, avec des moralitez. Les Contes de Perrault, quoi.

ptichap 47

Ça fait un moment que j’y pensais mais, si je me sais capable de reproduire tant bien que mal une lettrine ou une frise en bois de fil, je n’étais pas sûr de pouvoir me sortir d’un cuivre, même si ce n’est pas du Dürer (tant s’en faut…). Mais si ! Finalement j’y arrive, même si on touche un peu aux limites de mes talents. Et donc, puisqu’il y aura moyen d’avoir les illustres, le texte ne posera pas de problème particulier et je pourrai vous proposer de redécouvrir Perrault dans sa version originale. Et notez que jusqu’à présent ce n’était pas donné à tout le monde puisqu’il ne doit guère en rester qu’une quinzaine d’exemplaires existants et que le dernier qui s’est vendu est parti il y a quelques années à… 133 000 euros !

ptichap moral

J’aurai l’occasion d’y revenir en détail. Mais sachez d’ores et déjà qu’il s’agit d’un in-12 de 15 cm sur 8,5 cm (pas bien grand, donc), qu’on sent bien destiné à être vraiment lu par des enfants, avec sa compo dans un (relativement) gros corps et des grands fonds et marges de pied bien larges pour qu’ils puissent le manier sans saloper le texte, même avec leurs petits doigts pleins de confiture. Et puis il y a les moralitez. Et des moralités pareilles, jvais vous dire, madame, monsieur, bin, on n’en écrit plus…

ET VOICI LA GRAMMAIRE !

RAM 001 et AQuelle idée ? se demandera-t-on peut-être (mais à vrai dire j’aimerais autant que ce ne soit pas le cas), quelle idée de rééditer une grammaire du seizième siècle, qui traite en des termes obsolètes, et à vrai dire assez succintement, d’une langue qui n’est plus vraiment la nôtre ? Ça n’intéressera jamais qu’une poignée de spécialistes. Je pourrais répondre en affectant un air indifférent que si déjà ça intéresse la poignée de spécialistes en question mon but aura été atteint. Mais je crois pourtant fermement qu’elle est susceptible d’intéresser justement bien plus de gens que ça.

Parce qu’au-delà de la grammaire en tant que telle, elle vaut surtout pour le témoignage qu’elle nous fournit sur un état réel de la langue à cette époque, pour sa capacité à nous montrer les traces d’un vivant authentique, alors que photos, enregistrements et sms font cruellement défaut pour cette période. C’est du vif, ça, madame, du saignant ! Et puis ne voilà-t-il pas une magnifique occasion de briller en société que de découvrir que si le roy se prononce le roè (et en roulant le r, s’il vous plaît), la royne se prononce la reïne (avec une diphtongue). Somme toute, ce n’est pas d’aujourd’hui que l’orthographe française, hydre intraitable dans l’instant mais en perpétuelle métamorphose, ne rend qu’assez vaguement compte de la prononciation. C’est toujours enrichissant que de remettre un peu les choses en perspective et de donner un peu de légèreté à nos fugaces certitudes. Je dois d’ailleurs avouer ici tout ce que ma curiosité pour la langue doit à la lecture du Français dans tous les sens. La passion gourmande et communicative d’Henriette Walter pour cet être à la fois joueur et compassé, obstiné et frivole qu’est le français m’a été une révélation définitive. Qu’elle en soit ici remerciée. C’est à la lumière de son travail qu’il me semble que rééditer la Grammaire de Ramus en 2014 peut effectivement avoir un sens.

aldines et let DJ’ai procédé pour cette Grammaire comme pour les précédents ouvrages du Visorion. Recomposition à l’identique, coupes des mots et coquilles comprises (et il y en a quand même pas mal), frises et lettrines redessinées à la main pour qu’un scan plus ou moins pourri ne vienne pas jurer avec la netteté du caractère numérisé. En ce qui concerne l’italique, dans lequel est composée toute la partie en orthographe ramusienne, j’avais lâchement espéré pouvoir m’en sortir en me contentant de refabriquer les quelques lettres supplémentaires proposées par Ramus. Las ! il m’a vite fallu déchanter : mon Caslon ital n’avait vraiment que de très lointains rapports avec l’ital utilisé par Wechel (l’éditeur de 1572). J’ai donc dû tout redessiner, ce qui, avec les quelques caractères que j’ai eu à rajouter au romain, comme les voyelles à tilde ou la ligature « deux s (longs) i  » (que les Anglo-Saxons qui ne l’ont jamais utilisée se soucient comme d’une guigne de numériser), m’aura quand même fait tirer la langue sur 165 lettres. Plus de temps passé que prévu, donc. Mais en somme ce n’était sans doute que justice, pour ce bouquin, que de devoir un peu… ramer. J’ai fabriqué aussi un peu de grec à ligatures : je sais que celui de Garamont a été numérisé mais j’ignore si on peut le trouver chez le marchand, et pis de toutes façons, c’est pas tout à fait le même.

RAM p 143 Or donc, la plus grande partie du livre est composée sur deux col, l’une dans l’orthographe de l’époque, l’autre dans celle préconisée par Ramus. Et il faut bien reconnaître qu’après un petit temps d’adaptation cette dernière se déchiffre parfois plus aisément que l’autre. Faut-il y voir le signe qu’il avait raison et qu’il aurait fallu le suivre dans cette voie ? (Il faut quand même préciser qu’il n’a pas fait de cadeaux à l’orthographe de l’époque, en en évacuant accents aigus et apostrophes qui étaient pourtant déjà utilisés et en omettant la distinction u/v et i/j qu’il appliquait dans ses ouvrages précédents.) Ou bien faut-il penser que son orthographe kazi fonétike ne peut qu’être bien reçue par les adeptes du langage sms que, contraints ou séduits, nous sommes devenus ? Toujours est-il qu’il reste plutôt amusant de faire la chasse aux mots presque illisibles pour nous dans leurs habits d’époque alors qu’ils se prononçaient en fait comme aujourd’hui, et à ceux dont la forme n’a pas changé mais dont la prononciation n’a rien à voir.

RAMs et SynAu départ, allez savoir pourquoi, peut-être parce que, bizarrement, les scans de Gallica ne donnent aucune idée de la taille réelle du bouquin, j’étais persuadé que la Grammaire était un livre aux dimensions imposantes, genre in-quarto ou in-folio (même s’il est relié in-8). Mais, renseignements pris auprès de la BnF, il s’agit en fait d’un tout petit bouquin, à peine de la taille d’un in-12 du XVIIIe. Je me suis donc attaché à lui redonner ses proportions d’origine. Et pour la première fois dans ma – courte – expérience de relieur, j’ai pris le risque de tenter une version pleine peau. Hum, c’est doux ! C’est neuf ? Heu, bin, oui… En quelque sorte.

Grammaire francoyse de Pierre de la Ramee, dit Petrus Ramus. D’après l’ÉO de 1572. 211 pages, in-8 102 x 163 mm

 

 

 

 

LE YAOURT MULTINATIONAL

Dis donc, ça doit pas être évident de diriger une multinationale. On n’a pas idée des problèmes que ça peut soulever. Prenez Yoplait, par exemple. Vous avez peut-être vu la pub pour ce truc.
YOPA pack France

 

Pour ce que j’en ai compris (en général quand c’est la pub je coupe le son) ça commence par une nana qui annonce à son yaourt qu’elle le quitte parce qu’il n’est pas assez nourrissant (déjà, ça commence bien…).

Yopa, il paraît qu’il s’appelle, le yaourt nourrissant. Mais je sais pas vous, mais moi qui venais de passer un certain temps à dessiner la Cladiquette (un caractère de grec à ligatures du XVIe) pour la Grammaire de Ramus, je me suis tout de suite demandé pourquoi, au lieu d’écrire YOPA sur la boîte, ils avaient écrit en bon grec GORA. Si, si, je vous assure. Tenz, voilà ce que ça donne avec le caractère Symbol, que vous avez sans doute au fond d’un tiroir :

gora symb

 

Et c’est encore plus évident avec la Cladiquette, justement :

gora clad

 

Gora !… J’ignore si ça veut dire quelque chose en grec. J’ai d’abord pensé qu’à force de vouloir bidouiller la typo, les graphistes avaient tout bonnement réinventé des caractères grecs sans s’en rendre compte. Mais c’est encore plus incroyable. En allant farfouiller sur le Net, on découvre que dans les pays anglo-saxons le Yopa se vante d’être une recette grecque et arbore parfois une autre typo, censée faire encore plus grec (et cette fois c’est Uora qu’il s’appelle, le yaourt).

english yopa

 

Allez savoir pourquoi, la grecquerie de la chose n’est pas mise en avant en France. Mais on n’en garde pas moins la typo de style grec. Mais alors quoi ? C’est en se disant que pas un Français ne lira Gora et que c’est pas la peine de se faire chier à redessiner un autre graphisme ? Que personne dans le monde (à part les Grecs, bien sûr, mais endettés comme ils sont il est peu probable qu’ils se soucient d’acheter des yaourts nourrissants) ne lira Gora ? Bin , chvais vous dire, les mecs de chez Yoplait : dans ce cas-là c’était pas la peine de vouloir donner un air grec à la typo…

À L’OMBRE DU VERGÉ

Je vous avais promis un petit développement à propos des réformateurs de l’orthographe au XVIe siècle mais je vais devoir vous le faire attendre encore un peu. Histoire de ne pas écrire trop de bêtises j’ai commandé un petit bouquin édité chez Droz sur le sujet et ça fait un bon mois qu’il se fait désirer. On a souvent tendance à charrier les Suisses à propos de leur lenteur supposée mais, du moins en ce qui concerne les éditeurs suisses, je commence à me demander s’il n’y a pas un fond de vérité… Quoi qu’il en soit, une visite rendue la semaine dernière à l’un de nos meilleurs artisans papetiers, Jean-Pierre Gouy, des Papiers du Moulin, du côté de Tulle, va me fournir l’occasion de quelques remarques sur le papier vergé.

Vous savez que, vu en transparence, le vergé montre en filigrane les fils de trame du treillis métallique sur lequel il a été fabriqué. Ces fils de trame s’appellent les vergeures. (Au fait, comme pour gageure, le e n’est là après le g que pour montrer que ce dernier se prononce j. On prononce donc gajure et verjure, et pas gajeure ou verjeure…). Perpendiculairement à ces vergeures, il y a les fils de chaîne, que l’on appelle souvent, mais de manière abusive, pontuseaux. En réalité, les pontuseaux sont les raidisseurs en bois qui rigidifient la forme et sur lesquels sont fixés les fils de chaîne. Placés comme ils le sont, ils ne sauraient en aucune manière laisser une empreinte dans le papier. Mais la métonymie ne date pas d’aujourd’hui, puisque la cinquième édition du dictionnaire de l’Académie (1798) donne déjà les deux sens à pontuseau, alors que le mot lui-même ne semble pas attesté avant 1776. Ces fils de chaîne sont espacés peu ou prou d’un pouce français, soit environ 27 mm (mais comme de juste, à l’époque où tout le papier était encore fabriqué à la forme on n’avait pas encore inventé le millimètre…).

Si l’on doit, par exemple, faire refaire des gardes blanches, il faut savoir que Jean-Pierre Gouy insiste beaucoup, et à juste titre, sur le fait qu’avant 1760 (voire, dans les faits, un tant soit peu après) on remarque par transparence une ombre autour des fils de chaîne. Elle est due au fait que c’est par là que s’égoutte la pâte et que cet égouttage a tendance à accumuler un peu de matière des deux côtés. Les formes plus récentes sont munies d’un second tamis, moins serré, sous le premier, ce qui supprime ce phénomène. La photo ci-dessous montre, en haut un in-douze de 1763, et en bas un in-18 de 1829.

On distingue nettement l’ombre autour des fils de chaîne dans le papier du XVIIIe, et on constate qu’elle n’existe plus dans celui du XIXe (n’hésitez pas à cliquer sur la photo pour la voir en grand format).

On pourra en profiter pour constater par la même occasion qu’un in-12 est imposé avec les vergeures dans le sens de la hauteur, alors qu’un in-18 les a dans la largeur. D’après mon hypothèse sur l’influence de l’imposition sur le gondolage ultérieur des pages, j’aurais bien aimé pouvoir dire que l’in-18 ne gondole pas. Mais j’t’en fous : il gondole pareil, oui…

LA GRAMMAIRE DE RAMUS (1572)

« Par la Grammaire de Ramus, qui vouloit conformer son ortographe (sic) à la prononciation de son tems, nous voyons qu’alors on prononçoit, j’étoès, je chanteroès, Polonoès, Angloès; car voici comme Ramus écrit ces mots. Mais à mesure que certains mots viennent à être plus maniés, le Public les adoucit. Il n’y a pas vingt ans, que Paris & la Cour disoient encore, Mademoiselle de Charoloès, comme en effet on prononce ainsi dans le Pays nommé le Charolois, & aujourd’hui tout le monde dit, Mademoiselle de Charolès. »

Quand il y a un peu plus de vingt ans je suis tombé sur cette note en bas de page du Traité de prosodie françoise de l’abbé d’Olivet (1763), ç’a été une sorte de révélation. D’abord parce que je savais enfin ce qu’il convenait de faire de ces fameuses finales d’imparfait en ois, oit (qui n’ont officiellement disparu qu’en 1835). Ensuite, est-ce parce qu’il ne s’agit pas ici de littérature mais d’un langage quotidien ? jamais ne m’était apparu de cette façon à quel point la langue du XVIIIe pouvait être différente de celle d’aujourd’hui. Sa saveur me réjouissait les papilles mais, sans même parler de sa ponctuation qui n’a pas grand chose à voir avec la nôtre, que penser de la façon dont se déroule le raisonnement, de ces mots adoucis par le Public (en quoi è est-il plus doux que wè ?), ou de ce Pays de Charolois, obstinément écrit ois alors qu’il se prononce déjà ais ? Bref, ce fut la première fois où je pris un peu conscience qu’au lieu d’évoquer quelque palais de marbre, imposant et inébranlable, la langue s’apparentait plutôt à une sorte d’organisme vivant en perpétuelle évolution et dont tous les siècles, si ce n’est tous les cinquante ans, les règles sévères étaient remplacées par d’autres tout aussi intransigeantes mais, heureusement en somme, tout aussi allègrement bafouées au gré de ses locuteurs. Et je découvris que le sujet me passionnait. Il était un peu tard pour admettre être passé à côté d’une vocation de linguiste, mais je me promis qu’il faudrait que, tôt ou tard, je rende un tribut quelconque à ce fameux Ramus qui vouloit conformer son orthographe à la prononciation de son tems.

Vingt ans et quelque plus tard, me voici donc en mesure de tenir ma promesse. Sur la gauche de mon écran, Adobe Reader pour afficher le texte original récupéré en pdf sur Gallica, le site de la BnF. La resaisie du texte et la mise en page se font dans InDesign. Word, dont je ne me suis d’ailleurs jamais servi, n’y suffirait absolument pas. C’est qu’il s’agit de contrôler en permanence la justification de chaque ligne, voire d’ajouter quelques joliesses comme le z à l’envers de Siboletz, à la première ligne. 

Mais je vais vous dire, c’est quand même du taf et j’en suis pas encore sorti. D’abord parce qu’il ne faut pas se laisser emporter par l’habitude et cloquer par exemple un v à la place d’un u ou un s rond à la place d’un long. Ensuite parce qu’il s’agit d’oublier tout ce qu’on sait en matière de règles typo, notamment pour la ponctuation ou l’espacement. D’autre part, pour pouvoir mettre en œuvre sa fameuse orthographe, Ramus a dû faire fondre un certain nombre de lettres supplémentaires qu’il faut bien que je redessine à partir de rien pour pouvoir les numériser. Et le petit logiciel que j’utilise pour ça (TypeTool) avoue quelques faiblesses qui m’obligent à de nombreux allers-retours avec un pote mieux équipé. Sans compter que je me suis aperçu chemin faisant qu’il me fallait aussi refaire toutes les caps de l’ital, qui étaient trop hautes… Mais bon, petit à petit, ça se fera. Voilà en tous cas ce que cela donne pour le moment :

Enfin, comme pour le Montaigne, quand j’aurai fini de mettre en place le texte il faudra encore que je redessine quelques frises et autres lettrines qui ne sont pas utilisables à partir du scan cracra de Gallica, comme on peut le constater ci-dessous.

En somme je préfère ne pas m’avancer trop pour annoncer la date de sortie du quatrième bouquin au catalogue du Visorion. Disons 2014, ça devrait quand même être jouable…

Dans un prochain billet je reviendrai plus en détail sur Ramus (il a fini découpé en rondelles au sens propre, ça mérite qu’on s’y arrête un peu), ainsi que sur les autres tenants d’une rénovation de l’orthographe au XVIe siècle (Meigret, Baïf…). Il semble bien que le débat ait pris à l’époque des proportions qu’on n’imaginerait guère aujourd’hui et il est toujours savoureux de remettre un peu les choses en perspective.

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