ET VOICI LA GRAMMAIRE !

RAM 001 et AQuelle idée ? se demandera-t-on peut-être (mais à vrai dire j’aimerais autant que ce ne soit pas le cas), quelle idée de rééditer une grammaire du seizième siècle, qui traite en des termes obsolètes, et à vrai dire assez succintement, d’une langue qui n’est plus vraiment la nôtre ? Ça n’intéressera jamais qu’une poignée de spécialistes. Je pourrais répondre en affectant un air indifférent que si déjà ça intéresse la poignée de spécialistes en question mon but aura été atteint. Mais je crois pourtant fermement qu’elle est susceptible d’intéresser justement bien plus de gens que ça.

Parce qu’au-delà de la grammaire en tant que telle, elle vaut surtout pour le témoignage qu’elle nous fournit sur un état réel de la langue à cette époque, pour sa capacité à nous montrer les traces d’un vivant authentique, alors que photos, enregistrements et sms font cruellement défaut pour cette période. C’est du vif, ça, madame, du saignant ! Et puis ne voilà-t-il pas une magnifique occasion de briller en société que de découvrir que si le roy se prononce le roè (et en roulant le r, s’il vous plaît), la royne se prononce la reïne (avec une diphtongue). Somme toute, ce n’est pas d’aujourd’hui que l’orthographe française, hydre intraitable dans l’instant mais en perpétuelle métamorphose, ne rend qu’assez vaguement compte de la prononciation. C’est toujours enrichissant que de remettre un peu les choses en perspective et de donner un peu de légèreté à nos fugaces certitudes. Je dois d’ailleurs avouer ici tout ce que ma curiosité pour la langue doit à la lecture du Français dans tous les sens. La passion gourmande et communicative d’Henriette Walter pour cet être à la fois joueur et compassé, obstiné et frivole qu’est le français m’a été une révélation définitive. Qu’elle en soit ici remerciée. C’est à la lumière de son travail qu’il me semble que rééditer la Grammaire de Ramus en 2014 peut effectivement avoir un sens.

aldines et let DJ’ai procédé pour cette Grammaire comme pour les précédents ouvrages du Visorion. Recomposition à l’identique, coupes des mots et coquilles comprises (et il y en a quand même pas mal), frises et lettrines redessinées à la main pour qu’un scan plus ou moins pourri ne vienne pas jurer avec la netteté du caractère numérisé. En ce qui concerne l’italique, dans lequel est composée toute la partie en orthographe ramusienne, j’avais lâchement espéré pouvoir m’en sortir en me contentant de refabriquer les quelques lettres supplémentaires proposées par Ramus. Las ! il m’a vite fallu déchanter : mon Caslon ital n’avait vraiment que de très lointains rapports avec l’ital utilisé par Wechel (l’éditeur de 1572). J’ai donc dû tout redessiner, ce qui, avec les quelques caractères que j’ai eu à rajouter au romain, comme les voyelles à tilde ou la ligature « deux s (longs) i  » (que les Anglo-Saxons qui ne l’ont jamais utilisée se soucient comme d’une guigne de numériser), m’aura quand même fait tirer la langue sur 165 lettres. Plus de temps passé que prévu, donc. Mais en somme ce n’était sans doute que justice, pour ce bouquin, que de devoir un peu… ramer. J’ai fabriqué aussi un peu de grec à ligatures : je sais que celui de Garamont a été numérisé mais j’ignore si on peut le trouver chez le marchand, et pis de toutes façons, c’est pas tout à fait le même.

RAM p 143 Or donc, la plus grande partie du livre est composée sur deux col, l’une dans l’orthographe de l’époque, l’autre dans celle préconisée par Ramus. Et il faut bien reconnaître qu’après un petit temps d’adaptation cette dernière se déchiffre parfois plus aisément que l’autre. Faut-il y voir le signe qu’il avait raison et qu’il aurait fallu le suivre dans cette voie ? (Il faut quand même préciser qu’il n’a pas fait de cadeaux à l’orthographe de l’époque, en en évacuant accents aigus et apostrophes qui étaient pourtant déjà utilisés et en omettant la distinction u/v et i/j qu’il appliquait dans ses ouvrages précédents.) Ou bien faut-il penser que son orthographe kazi fonétike ne peut qu’être bien reçue par les adeptes du langage sms que, contraints ou séduits, nous sommes devenus ? Toujours est-il qu’il reste plutôt amusant de faire la chasse aux mots presque illisibles pour nous dans leurs habits d’époque alors qu’ils se prononçaient en fait comme aujourd’hui, et à ceux dont la forme n’a pas changé mais dont la prononciation n’a rien à voir.

RAMs et SynAu départ, allez savoir pourquoi, peut-être parce que, bizarrement, les scans de Gallica ne donnent aucune idée de la taille réelle du bouquin, j’étais persuadé que la Grammaire était un livre aux dimensions imposantes, genre in-quarto ou in-folio (même s’il est relié in-8). Mais, renseignements pris auprès de la BnF, il s’agit en fait d’un tout petit bouquin, à peine de la taille d’un in-12 du XVIIIe. Je me suis donc attaché à lui redonner ses proportions d’origine. Et pour la première fois dans ma – courte – expérience de relieur, j’ai pris le risque de tenter une version pleine peau. Hum, c’est doux ! C’est neuf ? Heu, bin, oui… En quelque sorte.

Grammaire francoyse de Pierre de la Ramee, dit Petrus Ramus. D’après l’ÉO de 1572. 211 pages, in-8 102 x 163 mm